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Ne soyons pas sauvages avec les abeilles

mercredi 9 août 2017

L’abeille est perçue actuellement comme une « sentinelle de la biodiversité/de l’environnement » [1]. En fait de nombreuses espèces? vivantes peuvent être de telles indicatrices, et pas que des espèces animales ou végétales.

Pour ce qui est de l’abeille, il vaut mieux parler « des » abeilles. Une abeille peut en effet plus être connue sous le nom de bourdon, osmie, mégachile, andrène, etc. pour ne pas en rester à l’abeille domestique, celle de nos ruches à miel, qui elle-même est à la fois un témoin — son absence est un mauvais signe — et parfois un risque pour la biodiversité — paradoxe du au facteur humain.


En effet, comment conjuguer lutte contre l’érosion de la biodiversité et bonne volonté de l’intervention humaine ? L’intervention des humains pour réparer ou améliorer — que ce soit un corps humain ou social, une culture, un élevage ou un environnement — se fait avec nos connaissances toujours limitées, bien que croissantes, et dans une ignorance toujours renouvelée. Toutefois, si agir grâce à nos connaissances en tenant compte de nos ignorances est une démarche à agréer, généralement nous agissons sans vraiment vérifier nos connaissances actuelles ou en préférant les ignorer.

Ainsi, sous couvert de sauver le monde de la disparition des insectes pollinisateurs [2] ; une espèce? fétiche [3] — au sens religieux du mot — est mise en avant. Certes, une part importante des ressources alimentaires végétales seraient assurées par la pollinisation par les insectes (exception notable, les céréales), nous dit-on [4]. Toutefois, d’une part, les semenciers et les instituts de recherche agronomique tentent de trouver des variétés qui n’ont plus cette dépendance, d’autre part, les insectes pollinisateurs ne sont pas que des abeilles et les abeilles ne sont pas que l’abeille domestique (Apis mellifera). Ceci pour les plantes mises en culture [5].

La situation est encore plus diverse pour les plantes sauvages. Et, comme l’abeille domestique ne peut assurer la pollinisation de toutes les plantes à fleurs? entomophiles [6], de même certains insectes ne pollinisent qu’un nombre très réduit d’espèces végétales. Parfois même, ces insectes sont dépendants d’une ou de quelques rares espèces. Nous comprenons alors, que si une pénurie de pollinisateurs a une incidence sur la reproduction végétale, une pression trop forte de pollinisateurs peut avoir une incidence sur la reproduction de quelques espèces pollinisatrices.

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La jasione des montagnes ou maritime (Jasione montana), seule source d’alimentation de l’abeille Dufourea halictula

Ainsi, parmi les insectes pollinisateurs, c’est le cas chez les abeilles. Ce groupe comporte aussi bien des espèces très généralistes dont la plus emblématique est l’abeille domestique, que des espèces qui sont liées à un groupe plus restreint de plantes et des espèces dépendantes d’une seule plante. Techniquement, elles sont décrites comme polylectique, oligolectique et monolectique (les termes polylègue, oligolègue et monolègue peuvent aussi se rencontrer). À l’inverse certaines plantes ne sont pollinisées que par peu ou par une seule espèce animale, par exemple une abeille sauvage. Plus rarement encore, une plante et un insecte peuvent être exclusivement liés l’un à l’autre d’où la quasi certitude que la disparition de l’un amène la disparition de l’autre. Les espèces dites monolectiques (une poignée localement [7]) ou oligolectiques (plus d’une cinquantaine) dont les plantes nourricières sont également visitées par d’autres insectes peuvent être en danger si la compétition sur les ressources en pollen? et nectar est forte. C’est ce qui se passe déjà entre ruches dont les abeilles deviennent plus agressives lorsque les ressources disponibles diminuent. C’est ce qui se passe autour des ruchers importants, le nombre d’espèces pollinisatrices diminue. Le milieu est perturbé par l’intervention humaine [8], ici une sorte de surpâturage.

Sur cette pression et sur l’effet pervers de l’implantation localement grandissante de ruches, nous pouvons consulter les articles? de Guillaume Lemoine [9].

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La vipérine (Echium vulgare), plante très visitée par les insectes et seule source d’alimentation des abeilles osmies Osmia adunca et Osmia anthocopoides

Concrètement, les espèces d’abeilles sont nombreuses en Europe, près de 1.000 en France [10], 500 en Belgique (dont une trentaine de bourdons mais aussi des abeilles coucous — dites cleptoparasites — qui font élever leur progéniture par d’autres espèces). Ces espèces représenteraient 80 % des individus en France [11], ce qui veut dire que l’abeille domestique représenterait 20 % des individus à elle seule, soit un piètre indice de biodiversité et potentiellement, une forte pression. Une rubrique de ce site [12] est entièrement consacrée à lister ces espèces : « Abeilles, que des sauvages ! Ou presque ! ». Elle signale autant que possible les rapports entre espèces d’abeilles, les époques possibles d’observation, les plantes visitées préférentiellement et donne les liens vers l’Atlas hymenoptera.

Claude Delattre

Notes

[1Cette expression s’est faite aussi appropriée par divers organismes qui se définissent « sentinelle de la biodiversité » (UICN, ONCFS, etc.).

[2« La grande majorité des espèces pollinisatrices sont sauvages, comprenant plus de 20 000 espèces d’abeilles, certaines espèces de mouches, papillons de jour et de nuit, guêpes, scarabées, thrips, oiseaux, chauves-souris et autres vertébrés. L’élevage de certaines espèces d’abeilles est largement répandu, notamment l’abeille à miel occidentale (Apis mellifera), l’abeille à miel orientale (Apis cerana), certains bourdons, certaines abeilles sans aiguillon et quelques abeilles solitaires. L’apiculture représente une source de revenus importante pour de nombreuses populations rurales. L’abeille à miel occidentale est l’espèce pollinisatrice dont l’élevage est le plus répandu dans le monde et il existe, à l’échelle planétaire, environ 81 millions de ruches qui produisent, selon les estimations, 1,6 million de tonnes de miel par an. ». In IPBES (2016) : Résumé à l’intention des décideurs du rapport d’évaluation de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques concernant les pollinisateurs, la pollinisation et la production alimentaire. S. G. Potts, V. L. Imperatriz-Fonseca, H. T. Ngo, J. C. Biesmeijer, T. D. Breeze, L. V. Dicks, L. A. Garibaldi, R. Hill, J. Settele, A. J. Vanbergen, M. A. Aizen, S. A. Cunningham, C. Eardley, B. M. Freitas, N. Gallai, P. G. Kevan, A. Kovács-Hostyánszki, P. K. K wapong, J. Li, X. Li, D. J. Martins, G. Nates-Parra, J. S. Pettis et B. F. Viana (eds.). Secrétariat de la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques, Bonn, Allemagne. 36 pages, p. 8.

[3Voir, dans des domaines proches : le panda, l’ours blanc, etc.

[4« La pollinisation animale joue un rôle vital en tant que service écosystémique de régulation dans la nature. À l’échelle mondiale, près de 90 % des plantes sauvages à fleurs dépendent, au moins en partie, du transfert de pollen par les animaux. Ces plantes sont essentielles au bon fonctionnement des écosystèmes, car elles fournissent de la nourriture, forment des habitats et apportent d’autres ressources à de nombreuses autres espèces.
« Plus des trois quarts des principales catégories de cultures vivrières mondiales dépendent dans une certaine mesure de la pollinisation animale pour ce qui est du rendement et/ou de la qualité. Les cultures qui dépendent des pollinisateurs contribuent au volume de la production mondiale à hauteur de 35 %
 ».
IPBES (2016) idem, p. 8

[5Ainsi, la luzerne (Medicago sativa), bien que visitée par les abeilles domestiques est surtout pollinisée efficacement par des bourdons et notamment le bourdon terrestre (Bombus terrestris). Voir l’article d’A. Pouvreau « Principes de pollinisation entomogame, rôle des bourdons (Hyménoptères, Apoidea, Bombinae, Bombus, Latr.), problèmes posés par ces insectes » (1983) sur le site de l’OPIE.

[6Les plantes qui nécessitent généralement l’intervention d’insectes pour assurer leur pollinisation. En cas de non réussite ou d’absence de cette intervention, certaines espèces — comme le pommier — utilisent un plan B qui assure leur autofécondation mais produisent des fruits ou graines de moins bonne qualité.

[7Ainsi dans les rares espèces monolectiques de nos régions, on peut déjà citer : Dufourea halictula sur Jasione montana (la jasione dite des montagnes ou herbe bleue), Hoplitis adunca (appelée aussi Osmia adunca) et Hoplitis anthocopoides (appelée aussi Osmia anthocopoides) sur Echium vulgare (la vipérine).

[8Cette intervention peut aussi bien être commerciale (un·e apiculteur·trice doit vivre pour tout ou partie de sa production) qu’humanitaire (un·e citoyen·ne souhaite soutenir la biodiversité).

[10Parmi les hyménoptères de France : 1000 espèces d’abeilles, pour 5000 de guêpes et 200 de fourmis.

[12Cette rubrique n’existerait pas sans le travail de l’Université de Mons et de l’Agro-Bio Tech de Gembloux (Université de Liège) sur le site Atlas hymenoptera, et notamment sans les travaux de Pierre Rasmont.


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